HYPERRÉALITÉS GÉOMÉTRIQUES GEOMETRIC HYPER-REALITIES


Prélever des formes géométriques, rejouer des problématiques propres à la modernité artistique tout en déjouant certains de ses préceptes, voici le champ d’exploration de Jeanne Tzaut. Utilisant le langage de la sculpture minimale et de la peinture abstraite, elle emprunte, prend appui et cite le vocabulaire de l’architecture et du design pour en interroger les fondements : comment la peinture aborde l'architecture ? Comment un motif structure un espace ? Comment jouer sur la perception d'une forme ?
Jouant avec de multiples identités artistiques, Jeanne Tzaut devient, à la fois, exploratrice, maçonne, illusionniste, paysagiste afin d'interroger sa pratique à travers le bâti et les éléments de construction. « J'opère des transferts, des détournements dans le désir d’activer/réactiver une scène» précise-t-elle. Par ce mode de reconstitution d'une scène, elle scénarise l'espace en réintroduisant des formes de notre environnement auxquelles on prête peu d'attention. Récemment, à Cocumont, pour l'exposition «Artere, circulez tout est à voir», Jeanne Tzaut a proposé un « univers de simulation » intitulé Cabinet de curiosités, mix de décors et d'éléments réels sur une place centrale de la ville. Jeux optiques et colorés, cette œuvre trouve une réalité en dialogue avec l'espace urbain se détachant de toute fonctionnalité. Cherchant à épuiser la forme et à jouer avec les volumes, ces façades absurdes avec une schématisation du mobilier urbain en font un décor aux motifs peints et architecturaux.

Avec la facétie et la maîtrise de l’espace qui lui sont propres, Jeanne Tzaut réfléchit toujours aux caractéristiques particulières de l’architecture et de la scénographie qu'un lieu lui impose. De ses déambulations tant spatiales (de la ville aux espaces naturels) qu'historiques entre les mouvements artistiques (Néo-géo, Abstraction, Minimalisme, Op art, Supports/Surfaces), elle affirme une œuvre qui porte sur l'art tel un panorama, un décor qui ne se dévoile pas au premier abord. Si, chez Jeanne Tzaut, les enjeux inhérents à l'espace physique et au paysage sont primordiaux, ses œuvres invitent, quant à elles, à croire, un instant, à l’authenticité de l’artifice. Plongeant dans les mécanismes cachés de ces dispositifs, Jeanne Tzaut piège notre regard au détour de ses œuvres et élabore une approche critique du pouvoir de représentation : du décoratif au pictural, du fait main à la normalisation des formes et à l'anachronisme des volumes.

Par cette transformation des matériaux et la modification de leur taille, elle explore la tension entre fonctionnalisme et formalisme, et révèle de quelle façon la sculpture et l’architecture s’influencent et se jaugent réciproquement. D'une part, en interrogeant la forme et la fonction du paysage à travers des micro-architectures, elle fait co-exister histoires de la peinture et de la sculpture, notamment avec le socle dans ses oeuvres Gardinium ou Diorama. D'autre part, en les combinant et en les condensant avec des éléments hétéroclites, ses œuvres deviennent des chimères aux allures de maquettes ou de modèles réduits. Rappelant certaines œuvres d'Elisabeth Ballet ou de l'américaine Rita McBride qui questionnent la standardisation des objets, les œuvres de Jeanne Tzaut, collages de matériaux et de construction, proposent une relecture des mouvements artistiques par des jeux de perspectives, d'échelles, de textures et d'éléments architecturaux hétérogènes. Ni vraies, ni fausses, ses œuvres paraissent être des « nouvelles hyperréalités1 ».

1 Terme employé par Peter Halley, dans La Crise de la géométrie et autres essais, 1981-1987, Beaux-arts de Paris les éditions, 2014

Texte de Marianne Derrien écrit dans le cadre des productions éditoriales du Réseau Documents d'Artistes